Région N°6 : Zones contaminées II

20 mai
Cette nouvelle contrée sent un peu trop la chair avariée..
A peine posé le pied dans l’auberge, je me suis faite recruter de toute urgence à la BM du coin pour pallier le manque d’effectifs dû aux congés enfants malades (la fameuse odeur, donc).
Je les ai quand même laissés me supplier à en perdre toute dignité avant d’accepter (géniales, les photos).
Promenade au parc, lancer de baballe, soupe à l’oignon, hacking.

21 mai

Me retrouve embringuée dans une ribambelle d’accueils petite enfance.
Devoir lire des albums débiles à des brochettes de poupons boudinés dodelinant du bulbe, recouverts de sécrétions dégueulasses et émettant divers gargouillis et bruits baveux exaspérants me révulse et c’est un défi sans cesse renouvelé d’arriver à en faire pleurer un ou deux, puis de contempler la réaction en chaîne aboutissant à une symphonie lacrymale, l’apothéose étant le départ précoce de l’assemblée.
Le rituel semble bien huilé : on donne rendez-vous aux assistantes maternelles à 10h pour les voir devant la porte à 9h30 toutes pimpantes avec leurs poussettes pour quintuplés , à 9h45 celles qui découvrent qu’elles n’ont pas été conviées se pointent l’air ingénu, tout ce beau monde cohabite dans une cacophonie joyeuse, à 10h je m’installe, à 10h10 les retardataires débarquent, à 10h20 je commence et à 10h35 je tue un chaton.
Ai rencontré quelques ronchons. Ont généralement la rage au bide et vivent très mal la moindre contrariété : pleurent très vite, très fort, très longtemps. Un adulte finit souvent par se sacrifier, quitte le groupe avec le ronchon sous le bras et part l’enterrer vivant, enfin j’espère. On ne les revoit plus en tout cas.
Ces accueils vous apprennent à apprécier le silence et la vie sans enfant à leur juste valeur.
Napalm, Boules Quiès et LSD.

22 mai

Ce séjour est l’occasion pour moi de découvrir un nouvel outil professionnel inbranlable et mystérieusement plébiscité : le tapissimot.
Je me demande bien quel plaisir on peut retirer à voir un bibliothécaire gnangnanter en trifouillant une couverture mais l’esprit des enfants est malade (n’importe qui appréciant Tchoupi est bon à enfermer). D’ailleurs la plupart du temps c’est moi qu’ils regardent fixement. Le tapissimot, rien à foutre.
Le salut vient de ce que l’on peut improviser assez facilement pour donner une ampleur de tragédie grecque à une comptine nunuche. De fait, personne ne s’attendait ce matin à ce que les animaux du bateau de Monsieur Zouglouglou conspirent contre lui, l’enferment dans sa cabine avant de couler le bateau et fêter ça en une formidable bacchanale [insérer ici regards adultes paniqués]. Les mioches ont adoré, évidemment. Si ça ne tenait qu’à eux, Zouglouglou se serait fait lyncher, écarteler et émasculer en même temps et le lapin et la souris auraient baisé sur son cadavre. Les enfants savent.
Sonate au Clair de Lune, Black Sabbath, balade cimetière.

23 mai

Amusant comme les bibliothécaires haïssent cordialement les instits mais n’ont pas d’autre choix que de travailler avec eux et vive versa.
Cette bande organisée de malfaiteurs, aimant brandir le spectre de leur carte « Mais j’ai la carte enseignant ! » pour parvenir à leur fin, a élu domicile dans un ensemble de grandes bâtisses austères près des falaises. Pas assez près, dommage. Y fomentent leurs plus abjectes vilenies. Par exemple :
Ils s’arrangent pour venir chacun à leur tour aux moments les plus importuns (10 minutes avant la fermeture pour choisir 30 livres parmi sélection de 150 un mercredi soir), ne sont bizarrement jamais au courant des consignes données par leurs collègues, découvrent avec stupeur que nos sélections ne correspondent pas à leurs thématiques, demandent la liste des prêts à chaque passage, mais sont infichus de nous retourner l’ensemble des docs, ne viennent pas aux accueils de classes prévus de longue date, laissent leurs élèves brailler en toute impunité, crachent dans les tiroirs et collent leurs crottes de nez sur les étagères…
La réaction du bibliothécaire est souvent la même : étape 1, casser ; étape 2, rassurer avec une condescendance mielleuse.
Un partenariat qui a de beaux jours devant lui.
Douzaine d’huîtres, cigare.