Région N°8 : Zone covidée I

  1. Courants de l’Aération
  2. Marais du Rhume Continu
  3. Mont Anxiété
  4. Mines de masques
  5. Lac de gel hydroalcoolique
  6. Plantations d’essuie-tout
  7. Hangar de Quarantaine
  8. Amicale Laïque des Gestes Barrières
  9. Carrefour des distanciations
  10. Village de Buée-Sur-Lunettes

17 juillet

A peine eu le temps de poser un pied hors de la Jeep qu’on me tend un masque et qu’on me verse un décilitre de gel hydroalcoolique sur les mains. Impatiente de découvrir comment cette contrée a su exploiter ses ressources les plus précieuses pour permettre aux bibliothèques municipales de fonctionner coûte que coûte, on me suggère d’emprunter l’itinéraire touristique, « le nec plus ultra pour découvrir les mille et une facettes de la région ». Me voilà donc à bord du Petit Train.

Le parcours commence à bonne distance du Mont Anxiété, qui entache quelque peu le parcours touristique de son aura négative – il est d’ailleurs prévu de le renommer « Mont de l’Effort Collectif ». C’est donc près des mines de masques chirurgicaux que le voyage débute vraiment. J’aperçois quelques wagons remplis du fameux minerai local, prêt à être négocié auprès des collectivités (après fouilles poubelles Administration, je découvrirai quantité de masques usagés estampillés « Made in Foreignistan ». Il n’y a pas de petites économies dans la FPT).

Non loin de là se dresse le village de Buée-Sur-Lunettes. Le nombre d’accidents de la route y est très élevé. « Ce n’est pas faute de faire de la prévention sur le bon port des lunettes, PAR-DESSUS le masque », bougonne le conducteur dans son micro. Effectivement, une campagne d’affichage toute en démagogie émojienne tapisse littéralement l’espace public. Nous nous éloignons en dépassant un quartier résidentiel semble-t-il en pleine expansion, nommé « Masqué-Sous-Le-Nez ».

Le paysage environnant le lac de gel hydroalcoolique est sinistre. Tout meurt aux abord des berges. « Un gage de qualité », clame le chauffeur. A notre gauche, une vaste plantation d’essuie-tout. « Les plus gros rendements de la région, on fournit même les BM du comté voisin », claironne-t-il fièrement. Je demande si c’est du conventionnel ou de l’agriculture biologique : « L’agriquoi ?! » aboie-t-il avant de me menacer de m’envoyer la Cellule Déméter.
J’essaie de noyer le poisson en m’intéressant au grand hangar de style scandinave qu’on aperçoit de très loin : mon interlocuteur retrouve son ton jovial et m’apprend qu’il s’agissait du lieu de stockage de la quarantaine : « C’était très bien organisé, il y avait même un planning et des chariots dédiés ». Plannings, chariots et quarantaine : les mamelles SM de la profession en 2020.

Parvenus au Carrefour des Distanciations, nous descendons du Petit Train pour saluer les membres de l’Amicale Laïque des Gestes Barrières. Je frôle l’incident diplomatique en refusant de faire des checks. J’ai ma dignité. Nous visitons le local de l’Amicale, où j’observe, fascinée, un senior se ramasser à l’entrée une giclée de gel visqueux dans la paume à ne plus savoir qu’en faire, se frictionner indéfiniment les mains, avant, dans un geste sans nul doute nihiliste, de sortir de sa poche un vieux tire-jus pour s’en essuyer consciencieusement le surplus.

Le trajet reprend jusqu’au Terminus devant le Marais du Rhume Continu qui, grâce aux Courants de l’Aération, gagne chaque jour un peu plus de terrain. Je descends frigorifiée du Petit Train et cours chercher du réconfort dans le Pub le plus proche. Cette nouvelle exploration a quelque peu refroidi mes ardeurs et j’appréhende de reprendre la route…
Pinte de bière, Haggis, couverture chauffante, grog.